18/11/2005

De nombreuses violations des droits de l'homme après le tsunami

Des populations rendues très vulnérables par la catastrophe en ont été victimes, conclut une étude du Centre des droits de l'homme de l'université de Berkeley

par Nicolas IOMMI-AMUNATEGUI
LIBERATION.FR : jeudi 20 octobre 2005 - 12:43

Bien après son passage, le tsunami qui a frappé l'Asie en décembre, a encore fait des victimes parmi les rescapés. C'est la conclusion d'une étude des chercheurs du Centre des droits de l'Homme de l'Université de Berkeley (Californie) parue mercredi. Ils ont constaté de nombreuses violations des droits de l'homme dans les zones sinistrées. Le document dénonce également des inégalités dans la distribution de l'aide, des conditions d'hébergement indécentes, et l'absence de consultation des populations concernées dans la gestion de l'aide.

L'enquête a eu lieu en mars et avril dans les zones les plus touchées de cinq pays: l'Inde, l'Indonésie, les Maldives, le Sri Lanka et la Thaïlande. Sous le titre : «Après le tsunami : les droits de l'homme des populations vulnérables», elle dresse une liste d'abus : recrutement d'enfants par des forces de guérillas, discriminations politiques dans la distribution de l'aide humanitaire, arrestations arbitraires, déportations, violences de toutes sortes. Le rapport évoque également, dans certaines zones, des problèmes de restitution de terres et de violation du droit de propriété, liés notamment à la disparition des archives. Pire, l'étude montre que ces atteintes aux droits fondamentaux touchent des populations déjà persécutées avant le désastre : les enfants, les femmes, les travailleurs immigrés, les déshérités et les communautés ethniques minoritaires ou supposées proches de mouvements rebelles.

Les auteurs de l'étude ont interrogé des centaines de survivants, des personnes «déplacées de l'intérieur», parfois encore entassées dans des camps «mal construits et souvent dangereux». Mais aussi de nombreux acteurs de l'aide humanitaire, locale, nationale et internationale. Leur constat est sans complaisance. Ils évoquent des Etats affaiblis par la corruption, le népotisme et l'incompétence administrative. Et décrivent un phénomène bien connu des professionnels de l'humanitaire, l'abus de pouvoir. «Certains individus ou groupes peuvent utiliser leurs connexions politiques pour recevoir ou distribuer l'aide aux dépens d'autres groupes qui peuvent n'en recevoir que peu, ou pas du tout, en raison de leur origine ethnique, leur religion, leur sexe, leur âge ou leur position sociale», précise le texte. Selon l'étude, l'afflux massif d'une aide internationale mal coordonnée autant que la désorganisation qui a suivi le désastre ont permis l'augmentation des abus. Dans la plus totale impunité.

Comme à Aceh en Indonésie. Dans cette région, en proie à une guerre civile depuis 15 ans, l'aide gouvernementale était distribuée sous conditions par les militaires. Pour en bénéficier, les «déplacés de l'intérieur» devaient accepter de s'installer dans des baraquements construits à la hâte autour des bases militaires ou des postes de police. Un moyen d'exercer une pression constante et d'être sûr de ne pas aider les sympathisants des rebelles. Interrogé par les enquêteurs, un membre d'une ONG occidentale évoque le sort des plus jeunes : «Les enfants sont traumatisés par le tsunami. Mais en fait ils le sont bien plus par la présence militaire.» Le conflit n'a pas connu de trêve. Les échanges de tirs entre les rebelles et l'armée provoquaient des incursions militaires dans les baraquements pour mener des interrogatoires souvent musclés. En règle générale, les personnes interrogées dénoncent une «militarisation» des camps. Et les auteurs de conclure : «Les habitants d'Aceh ont le droit de ne pas subir de violences. Les militaires devraient les protéger et veiller aux efforts de reconstruction. Cependant ils sont souvent à l'origine même de ces violences.»

Concernant le Sri Lanka, où dure depuis 30 ans une guerre civile entre le gouvernement cinghalais et le mouvement séparatiste tamoul, le rapport revient sur de nombreuses tentatives d'enlèvement d'enfants à des fins de recrutement dans les forces tamoules. Une pratique ancienne des Tigres Tamouls qui, selon les chercheurs, pourrait être facilitée par la situation post-tsunami. Aussi appellent-ils à une vigilance accrue, et demandent une enquête plus approfondie.
Pour Eric Stover, coauteur de l'étude contacté par Libération.fr, les catastrophes naturelles de cette ampleur ont trois effets principaux : «Les puissants sont plus puissants, ils ont plus d'argent grâce à l'aide humanitaire, tandis que les faibles deviennent plus faibles. Déplacés dans l'intérieur du pays, ils sont plus isolés. Les communautés sociales, de voisinage par exemple, s'érodent, se détruisent. Enfin, ces situations exacerbent les problèmes de violations des droits de l'homme qui préexistaient, en particulier dans les zones de guerre.» Néanmoins il y voit un point positif : «Cela expose au grand jour les iniquités dont souffrent ces populations. Et force les autorités à répondre de leur incompétence.»

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