18/04/2006

Gégé à Goma... N°2

le 12 février 2006
Les étudiants pilleurs,

Les deux énergumènes ont escaladé la murette qui encercle le massif fleuri à l’entrée du domaine. Les hôtels chics ont tous ces sortes de ronds-points situés devant la réception, de cet endroit où le portier accueille l’incessante ronde des taxis.

Ils sont debout sur ce promontoire de verdure, le regard inoffensif et la bouille rieuse. Ce sont certainement des étudiants en humanité*, chacun d’eux transportent un classeur mais d’une manière bien curieuse, différente aux autres écoliers. La tranche repose à l’horizontal sur l’avant-bras gauche, les deux faces cartonnés pendantes en direction du sol. A la manière du serveur portant sur son avant bras la serviette blanche, et de l’autre le plateau.

Le spectacle commence. Les deux personnages se positionnent devant un fragile arbuste au feuillage décharné, comme si l’automne venait à s’annoncer. Mais nous sommes dans la petite saison des pluies, la période où les végétaux s’abreuvent et se rechargent avant l’arrivée de la période chaude. Cette maigreur parait incongrue au regard de la riche végétation qui entoure la plante.
Tandis que le bras se cale à hauteur de l’estomac, l’autre main cueille délicatement une feuille de l’arbuste, en cassant la tige à son embase. Ils sourient, amusés aux interrogations que leurs suggèrent nos regards intrigués. Nous sommes assis à la terrasse de l’hôtel, et je comprends dorénavant l’état de délabrement de ce pauvre arbuste.

Les deux compères maintiennent chacun la feuille coupée comme un stylo, la pointe vers le bas, prête à écrire. Et ils écrivent, chacun à leur façon. L’un promène la tige en dessinant des grands huit, d’un geste léger et régulier, d’une plume caressante. Le style du second est plus radical. Il tapote à la manière d’un poinçonneur, imprimant sur la surface une nuée de points, semblable aux gouttelettes d’une fine pluie naissante.
L’encre terminée, ils arrachent un nouveau stylo de l’arbre. Et le travail continue.

- Intriguant, me balance le collègue avec qui je partage le repas.
Comprends-tu quelque chose à ce curieux manège ?
- Pas la moindre idée, lui répondis-je la moue dubitative.

Le serveur nous observe d’un regard amusé. Son visage fait des allers-retours entre les deux scènes.

- Hé papa, peux-tu nous expliquer ce qui se passe sur le massif de fleurs ? Et pourquoi tu laisses ces jeunes piller ainsi l’arbuste ?
- C’est pas des manières surenchérit mon voisin.
- Polé polé*, nous annonce t-il avec ironie. Regardez, vous n’allez pas tarder à comprendre.


Le barman semble savourer son effet d’annonce et cultive avec délectation le suspens. Le dépeçage continue, les feuilles s’égrainent, et les blancs doivent savoir attendre.

Sorties de l’arrière de son pantalon, le premier étudiant tient entre ses doigts plusieurs bandes de papier. D’un geste agile il en saisit une qu’il dépose lentement sur le flanc du classeur du collègue, juste à l’endroit où l’écrivain poinçonnait. Sa main balaye d’un sens, puis d’un autre, jusqu’à frapper avec le plat de la paume l’aller-retour final.

- L’exercice est bientôt fini, ajouta le serveur, vous allez voir.

L’étudiant dorénavant attrape entre le pouce et l’index l’angle inférieur d’une des deux faces cartonnées, puis il laisse basculer le classeur qui reste suspendu dans un mouvement de balancier. L’objet s’immobilise enfin, quelques secondes encore, puis nos deux compères s’observent un instant, satisfaits de leur prestation.

- C’est réussi parait suggérer le premier.
- Affirmatif semble acquiescer le second, en déposant avec précaution le document sur le sol.

Les rôles s’inversent et l’exercice redémarre. Avec autant de délicatesse. La bande papier, je balaye, je frappe. Le balancier, quelques instants. Opération terminée, le test est réussi. Les deux classeurs sont maintenant prêts. Chacun dorénavant possède sur son flanc un papier blanc fraîchement collé.

- C’est l’arbre à colle, reprend le serveur. Une sève blanche et épaisse, comme le lait. Les étudiants en humanité viennent souvent ici avec du matériel d’occasion. Ils recouvrent les anciennes notations inscrites sur la tranche des classeurs avec un morceau de feuille blanche. Ou de couleur, ça dépend de ce qu’ils ont récupéré. Et hop, c’est reparti pour une nouvelle année avec du matériel refait à neuf !
- Une très bonne colle, vraiment,
conclut-il d’un sourire satisfait.

* les humanités : équivalent du baccalauréat,
* Polé polé : doucement doucement, tout doux tout doux en langue Swahili.

L’arbre à colle,
GG, Goma.

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Ecrit par : hoteles ofertas madrid | 06/08/2008

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